Guerre
Autopsie des mots #3
Début mars, le son d’une voix un peu forte provoque de la crispation. Un casque anti-bruit atténue la cacophonie obscène du monde de l’extérieur. Fatigue de la politique spectacle. Le nazisme en défilé officiel dans nos rues, la minute de silence pour un néo-nazi à l’Assemblée nationale, l’extrême-droite en mode victoire dans les urnes, Gaza toujours sous les bombardements et la poursuite du génocide, les masculinismes en rangs serrés, la déportation validée des personnes racisé.ex en Europe etc. Tant de combats que la gauche antifasciste — j’aimerais écrire la gauche FEMINISTE antifasciste, mais guess what : le féminisme n’est pas un sujet électoral — devrait empoigner plutôt que de remettre une pièce dans la machine médiatique (oui, Mélenchon m’a gavée). D’autant que Netanyatrump poursuit sa colonisation mortifère des territoires. Bien entendu, Macron, le président aux fantasmes fantassins, a déployé le fleuron français du bastingage martial, aka le Charles-de-Gaulle.
Je n’aurai qu’une question : à quand l’extinction des mâles blancs virilistes ?
Début mars, un soir, j’écris à la recherche d’un mot doux. Je cherche un mot pommade. L’écriture possède-t-elle une fonderie dans la gorge ? Avec un moule où verser le plomb du mot famille afin de le transformer en langue d’eau. Je voudrais douceur. Coule mots. À la source. Alphabet rivière. Je voudrais l’écriture des gorges fraîches. Un mot de cursives limpides. Une glotte rosée à l’embouchure des paroles. Et des perles lumineuses accrochées aux membranes du palais. Je voudrais un mot radeau sur la langue.
Un soir de mars, j’écris en compagnie de Robert Smith. The Cure à Glastonbury en 2019. D’habitude, mains et tympans ne parviennent pas à écrire et écouter de concert. Mais je cherche un mot doux. J’en appelle à tous mes sens. Je retrouve la voix de Robert Smith. Je retrouve les années 80. Je retrouve « Lullaby » au classement du Top 50 le samedi soir. Je retrouve les râles hurlants de la mère au retour de l’apéro-bistrot. Petite fille se retrouve sous le toit de la maison contrite. Petite fille cogne tête contre les murs-chambre. Petite fille dissimule bosses sous une frange au collège. Je retrouve petite fille littérature. Les heures petite fille se décomptent en mots en lignes et en pages.
It’s close to me.
RobertSmith n’est pas un mot doux. Juste un bout de scotch entre deux phonèmes. Girls don’t cry.
Un soir, j’écris The Cure en fond musical. Dehors, des bombes. Iran. Liban. Beyrouth. Au début des années 90, mes mots mutilés quittent la famille nucléaire. Charge d’explosifs et fissions d’obus dans la bouche. Radioactivité sémantique. Sexualisation de la syntaxe. Inceste de la parole. Viol du récit. L’écriture, fosse commune des déchets de la violence.
Une phrase circule entre mes cellules « J’ai vécu Beyrouth »1. Une phrase floue en acier soufflé.
Mes mots d’adulte changent de langue. Beyrouth ne se désamorce pas.
The Cure, les années 1980. Beyrouth ma guerre.
The Cure, les années 2020. Beyrouth la guerre.
J’écris entre deux bombes à Beyrouth. La cervelle de l’écriture explose sur mon texte. Depuis 40 ans, mes mots se cognent le front contre les parois du larynx. Les bosses de mes mots se cachent derrière des faisceaux de rire. Dégorge. Dégage. Séisme.
Début mars, j’écris.
Guerre. Bombes. Éclats. Chair. Mort.e.
Beyrouth en boucle. Dans mon larynx, la poussière des catacombes.
Un soir de mars, je voudrais écrire un mot doux. Loin de Beyrouth. La langue bataille toujours. Dans ma bouche.
Come closer and see.
See into the dark.
Just follow your eyes.
A forest. The Cure
L’invasion du Liban de 1982 est une opération militaire au cours de laquelle l’armée israélienne a envahi le Sud du Liban à partir du 6 juin 1982 et fait le siège de Beyrouth, la capitale. La guerre prend fin en 1985 avec le retrait partiel de l’armée israélienne ; le retrait total n’a lieu qu’en 2000, dix-huit ans après le début des opérations. 20 000 Libanais et Palestiniens, en majorité des civils, sont tués, selon un bilan de l’Associated Press, ainsi que 670 soldats israéliens. Source Wikipedia.
En 2023, peu après ma levée d’amnésie traumatique, je lis La petite fille sur le banquise d’Adélaïde Bon. Petite fille se lit sur la banquise de la petite fille d’Adélaïde Bon. Mains liées. Scellées. Cousues. Deux fillettes symétriques brisent la glace. Des mots réactivent les images de l’une. Des images se fondent dans les mots de l’autre. Deux peaux dans un même corps. La peau de la petite fille sur la banquise épiderme mes paysages de ronces et de charbon. Mon corps en chien de fusil dans mes chambres d’enfante et d’adulte. Mon corps n’a jamais bougé du lit aux larmes en haut de l’escalier. Détrempe de guerre.
Depuis ma première dépression sévère en 2020, Auschwitz a remplacé Beyrouth En silence. Je n’en parle pas. Indécence. Petite fille produit l’analogie. Je la refuse. Aucune commune mesure entre des violences familiales individuelles et une extermination de masse concentrationnaire. L’adolescente se souvient de la dévastation en seconde devant les images du procès de Nuremberg. Petite fille, adolescente et adulte cherchent à comprendre. Auschwitz. Srebrenica. Rwanda. Gaza.
La honte du mot indécent s’atténue après le passage sur la banquise d’Adélaïde Bon. Sa petite fille éprouve une fascination pour les camps de la mort. En sixième, elle fait seule un exposé interminable sur la Shoah. Adulte, elle écrit :
Les mots dessinent l’horizon de nos pensées, alors quand les mots mentent, quand on remplace ennemi par ami, violence par plaisir, viol par attouchement, pédocriminel par pédophile et victime par coupable, l’horizon est une ligne de barbelés qui interdit toute sortie du camp.
Cette semaine, je suis retournée sur la banquise. Quelque chose me saute aux yeux. Un constat inaccessible à la première lecture et la rencontre des petites filles. Trois ans de désencombrement thérapeutique plus tard, les mots prennent sens.
Vous avez vu votre mort, c’est pour ça que vous êtes angoissée, c’est cela qui est difficile pour vous, pas le viol. Il faut absolument que vous travailliez avec votre psychiatre sur vos angoisses de mort.
La juge lui demande quelles conséquences les faits ont eues sur sa vie. Elle énumère quelques méduses mais elle n’a pas de mots pour raconter ce que c’est, ce que ça vous fait, année après année, vivre à l’envers. Ne rien confier à ses parents, à ses frères à ses soeurs, à ses amies. Se couper des autres. Sourire. Dissimuler. S’épuiser. Passer chaque journée en dehors de soi. Se vivre déportée, sans que nul le sache.
La petite fille sur la banquise. Adélaïde Bon
Mon corps comprend le vivre barbelé. Le vivre déporté. Mes mots comprennent la maladie de la mort. L’écriture comprend la recherche de mots doux. Je ne comprends pas ce que l’écriture recherche.



"Je voudrais un mot radeau sur la langue", mais quelle beauté, tous tes mots.