Les amazones existent
Cher·e·s·x.
Une lettre particulière.
Les amazones n’existent pas, le prochain livre de la poétesse Perrine Le Querrec et du photographe Mathieu Farcy — duo Ply, sort en septembre. Et je suis bordélement très émue.
En 2022, Perrine lance un appel à témoignages aux femmes violentes, en actes ou en pensées. Je lui envoie un passage d’un manuscrit en cours, « une pâle tentative de meurtre. » Je ne se sens pas légitime à répondre à l’appel car « mon histoire ne fut qu’à demi. Pas jusqu’au bout. Pas franchir la ligne rouge. Pas basculer dans le camp des salauds. Les mots avaient un sens. Celui de me délester de ce que les adultes s’autorisaient sur mon corps. » En 2022, je glisse encore mon enfance-traumatismes dans la catégorie « pas si grave. » Sous l’emprise du récit de ma criminelle, malgré une rupture définitive deux ans plus tôt.
En 2023, seconde extinction. Une autre mémoire dégorge. Un autre agresseur. Un autre homme. Un autre flou. Avant la lame et le couteau.
Début août 2026, un appel de Perrine : Les amazones n’existent pas partent à l’impression. Quelques lignes de mon texte achèvent la préface de Coline Cardi, qui a dirigé avec Geneviève Pruvost l’anthologie Penser la violence des femmes.
Je m’interroge : « quel texte ? »
Je ne souviens de ma participation, plus du contenu.
Perrine m’envoie la préface.
Je lis. Le texte.
Les mots de la violence s’agrègent.
Tentative de meurtre.
Mouvement du couteau.
De la lame. De la main.
Tentative.
Je me souviens.
Ma main a voulu.
Faire la peau.
Au mot agresseur.
Le couteau. La lame.
Reviennent.
Dans la paume de ma main.
Tuer c’est.
Une lame. Une peau.
Avant la violence.
La Peur.
Pendant la violence.
Les Cris.
Corps à débattre.
Après la violence.
Le Couteau. La Lame.
Le Calme.
Tuer.
N’est pas fureur.
Lumière métal.
Lame / Couteau.
Lueur lucide.
Tuer.
Les yeux le nez les lèvres les joues la barbe les oreilles
le crâne à sec
du mot agresseur.
Tuer.
La chair du mot violence.
Un corps s’interpose.
Mèreincestueuse.
Stop.
Filletueuse.
Stop lame.
Sur peau d’agresseur.
Tentative de meurtre.
Ne sortira pas du salon.
Pas de terme juridique.
Casier vierge.
L’agresseur meurt
des années après la lame.
Tranquillement à l’hôpital.
Dans une chambre de poumon à cancer.
L’agresseur demande tranquillement.
Me revoir.
Dire au revoir.
Ma bouche restitue un NON.
A la porteuse de la demande.
L’incestueuse — Peur.
NON plante une lame.
Dans la pulpe du mot agresseur.
CRÈVE !
Tuer est un mot empêché.
Jusqu’à l’appel de Perrine, je n’avais pas posé de mots légitimes sur le geste de ma main. De la littérature.
De la dissociation.
Mais les amazones existent — sœurs d’armes — dont une que j’aime particulièrement.
La lame et le couteau existent.
La tentative de meurtre existe.
La lame n’était pas pâle.
La lame était rougeoyante.
Le couteau n’était pas meurtre.
le couteau était tentative de sauver ma peau.
M’échapper de la bouche d’un criminel de 44 ans. Langue en mouvements humides sur les lèvres. Langue me fixant. Langue gloussante. Le jour de la lame et du couteau.
TENTATIVE DE SAUVER SA PEAU devrait figurer sur toutes les dépositions des violentes-violentées. Légitime défense.
Aujourd’hui, mes semblables me prennent la main.
Pendant deux ans et demi, de novembre 2023 à juin 2026, j’ai été prise en charge à la Maison des femmes de Rennes. Des heures à l’accueil de jour et au CHU en soins psycho-thérapeutiques.
En compagnie de “femmes victimes de violence sexuelle et/ou intra familiales.”
Jamais, je n’ai effectué de lien avec les amazones.
— même au moment du Manifeste des lucioles, ce projet collectif qui m’a autorisée à m’emparer d’un micro devant un public.
Oublié le texte au couteau.
En juin, mon suivi à la Maison des femmes s’est achevé. Lâcher la rampe de sécurité. Avancer sans béquille.
Mais pas sans mes semblables.
En juillet, nous avons fêté les 50 ans d’une d’entre nous au restaurant.
Relation fluide — des convives de 23 à 54 ans.
La certitude d’être pleinement nous-mêmes ensemble.
Le mot compréhension n’englobe pas nos corps.
Nous avons trinqué à « la sororité ».
Nous avons ri — beaucoup.
Je les ai regardées. Ecoutées.
J’ai pensé : “les voilà, les violentées. Les rescapées. Les vivantes. Les surpuissantes.”
Pour la première fois, le mot amazone.
Deux jours plus tôt F. m’appelait effondrée, après une audition devant le juge pour enfant sur demande d’un ex-mari criminel. Protégé par la justice.
Je l’observais rire aux éclats.
La joie subversive pour contrer la violence.
Les voilà, mes amazones !
En écrivant ces lignes, je m’aperçois que la poésie prend toujours le relais pour évoquer les faits bruts. La violence se raconte. Pas les brutes. L’écriture arme mes bégaiements en prose poétique.
Dans le cadre de mon ancien métier de photographe, je suis intervenue deux fois à la Prison des femmes De Rennes. « Je suis l’une d’entre elles » tournait en boucle dans ma tête.
Leurs mots sur ma lame. Ma main sur leur couteau. Violence. Mon corps d’elles. Ma main aurait pu. Se trouver derrière des barreaux. Le mot mur nous séparait.
Parfois, je ne demande que deviennent les mots de celles dont le corps n’existe plus. Perrine et Mathieu apportent une réponse-amazones. Et je suis très émue. Bordel !
Les amazones n’existent pas
Un projet de Perrine Le Querrec et Mathieu Farcy, préfacé par Coline Cardi.
Parution septembre 2026.
“Ni manifeste ni inventaire, cet essai fait surgir un panthéon de femmes fortes, insurgées, combattantes, parfois criminelles. Les Amazones n’existent pas ouvre un espace de réflexion sur un sujet encore largement impensé : la violence des femmes.”








Les surpuissantes ❤️ merci de porter nos voix 🫂
Bon sang Karine je suis tellement heureuse de lire ça! Je sais à quel point tu admire cette autrice et savoir que tu apparais à ses côtés (et aux côtés d’autres) sur le papier, m’empli de joie! Continue bien ta route ❤️