Reparaître
Début 2026, les séquelles du mot enfance me percutent encore.
Une partie de la structure de mon quotidien s’effondre.
Il faut dessouder les paupières.
Décoller l’absence du mot tendresse et d’une enveloppe de bras autour des épaules.
Déplâtrer des paroles de tension.
S’extraire du déni au compte-gouttes.
Ma voix adolescence a demandé :
« Vous croyez à la douceur des mains sur un corps sans acte sexuel ? »
Depuis, mes mots adulte analysent des scènes et des dialogues qui n’auraient pas dû exister. En lien avec la violence.
Mes mots doivent libérer mon corps de la compulsion de répétition.
Je dois apprendre à dire JE avec une identité multiple.
Émietter pour reparaître. Une habitude. Mes pieds marchent sur des bombes depuis une chambre en haut d’un escalier, à cinq ans.
En février, un article des Jours.
Des plaintes pour agression sexuelle contre un prof de yoga rennais.
Son nom m’interpelle.
Vérification.
Confirmation.
L’habituelle respiration coupée.
Luc Carimello.
Professeur de yoga ET psychologue.
Mon premier thérapeute à 22 ans, lors de mon arrivée à Rennes. Cinq séances financées par le CCAS.
L’homme recevait les patientes dans une pièce oblongue sur deux niveaux. Deux marches à descendre. Une moquette épaisse. Nous devions nous allonger face à un mur blanc. Assis sur une banquette, l’homme parlait derrière nous.
Je n’ai jamais retrouvé cette position en surplomb chez un.e autre psychologue.
À la lumière des révélations des Jours, je n’ose imaginer le regard de l’homme sur nos corps au sol. Derrière notre dos. La vulnérabilité, terrain de chasse des agresseurs. Pic de misandrie.
En février, mon ordinateur portable, vieux d’une décennie, entre en phase terminale.
Pendant trois ans, j’ai écrit face à un écran de 13 pouces, amputé d’un quart de surface à droite et d’un dixième en bas. Deux bandes noires obstruaient la visibilité du bureau et des barres d’outils. Batterie condamnée au branchement perpétuel. Echauffements bruyants de disque dur. Mises à jour au registre des histoires très anciennes. Bugs de sites inadaptés au temps matériel des intelligences artificielles. Décollage des touches du clavier à l’envi (beaucoup d’envie).
Navigation en pépère trop peinard sur le grand marasme de l’obsolescence programmée.
Déclin final de vestige technologique : changement de matériel. Grâce à une régulation d’AAH, j’ai pu acheter un nouveau portable. Outil neuf. Système récent. Écran disponible sur toute la surface. Applications fluides et silencieuses. Touches qui accueillent la course de mes mains sans accrocher mes doigts.
Surtout, un environnement correct entièrement dédié à l’écriture.
Enfin.
Le stress post traumatique complexe ne s’adapte pas à ce qui ne fonctionne pas. Les défaillances techniques déclenchent hypervigilance et angoisse. JE ne fonctionne pas non plus. Alors je bidouille ailleurs.
En 2025, j’ai beaucoup écrit sur mon téléphone.
Je n’ai pas transféré le contenu de l’ancien portable vers le nouveau. Pièces jointes, téléchargements, documents, images, photos n’ont pas quitté le ventre insalubre du pépère trop peinard.
Je ne consens pas à la migration des extinctions. Je me déleste des rebuts traumatiques de ces huit dernières années.
JE décide.
Je trie.
Je vide.
Je supprime.
A la convenance de l’écriture au présent.
L’écriture me réactive et donne une direction au mot survie. Elle façonne un territoire adapté à mes troubles psychiques et cognitifs.
Un territoire sous mon contrôle exclusif.
Détaché des contraintes, des limites, des barrières.
Des hostiles.
Des violents.
Un territoire où je peux sortir de la chambre d’enfante et d’adolescente.
Mon corps n’a jamais été vivant dans les pièces des toutes-petites et des grandissantes.
Mon corps a dissimulé son cadavre dans des livres.
Mon corps veut témoigner du mot disparition. L’écriture lui restitue le mot apparition.
Depuis un an, mes mains ouvrent parfois les fenêtres de la joie. La joie n’est pas un choix dans un corps sous tutelle des violences d’enfance.
Elle s’invite derrière les carreaux, selon les fluctuations des épisodes dépressifs.
Mais mon corps sait également que, sans joie du tout, l’extinction s’installe.
Par deux fois entre 2020 et 2025, sidération et effroi de révélations traumatiques, JE s’est réfugié, puis arrêté, puis dissout, dans une cellule du cerveau.
Achèvement de la parole. Langue de Granit. Didactisme de l’obscurité.
Muettinerie
Reparaître en poésie
Je suis un souvenir - Léonie Pernet ‧ 2025
Je suis un souvenir que l’aube affame
Je navigue et je vogue au gré des drames
Éternel, violent
Infidèle, fragmenté
Je demeure dans les cœurs
Évangile estompé
Tu sais, les fontaines romaines
Hébergent tant de récits
Alors, je tamise mon verbe
J’exige poésie
Reparaître en féministe
“Ma vie de couple est minée. Je suis une terre de fantôme” Flora Souchier
Dans Méfiez-vous des hommes qui se disent féministes, Flora Souchier autopsie l’emprise masculine, les rapports de pouvoir et d’oppression patriarcales et les violences conjugales. Entre prose, témoignage, journal, l’autrice poétesse raconte un amour toxique qui tombe dans ses bras à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Une pastille romanesque à la beauté impérieuse. Profil : homme blanc cis hétéro intellectuel dépressif. Sans transition, un éclat de verre brut dans la gorge. Une dispute. Le conflit permanent. La disparition dans le déni. Les apparences publiques de l’amour à lustrer. Puis l’éclat de verre déchire le réel jusqu’aux mots, les vrais, ceux du contrôle, de la domination, de l’humiliation, de la silenciation, des viols. Profil : homme blanc cis hétéro intellectuel dépressif pervers narcissique et violeur. Flora Souchier se libère de la violence par la sortie de l’hétérosexualité, la sororité queer et l’écriture poétique d’insurrection.
En février, un article des jours. La vulnérabilité terrain de chasse des agresseurs.
Méfions-nous des hommes qui se disent féministes. Méfions-nous des passions amoureuses cistémythes. Méfions-nous de la sphère intime d’imposteurs. Méfions-vous des hommes dans notre dos. Ecrire, c’est habiter un lopin de réel à distance des cinq terres en lettres homme marbre les mémoires fissure les sourires dégraine les peaux vassalise les gestes ténia les corps.
Vers blancs. Reparaitre.









Qu'il est riche et dense et beau ce texte, merci Karine
J'aime tellement te lire, texte coup de poing, c'est magnifique Karine, merci d'écrire.